1-
Origine du
nom « bislama »
Certains penchent pour une origine
portugaise : ‘bicho do mar’/ver/de/mer/.
Ce terme du sabir portugais-chinois était employé par les négociants des mers
du sud et chinois qui venaient acheter les holothuries dans le Pacifique
Sud. Plus tard, le mot se transforma en
bichelamar puis bislama.
2-
Sa nature
Le bislama est la langue nationale de la
République de Vanuatu depuis son indépendance. Issu du pidgin à base lexicale
anglaise, il est parlé à travers tout l’Archipel comme langue véhiculaire
permettant la communication entre les individus d’îles et de langues
vernaculaires différentes. Il y a, en effet, plus de 100 langues distinctes au
Vanuatu en plus des langues officielles que sont le français et l’anglais.
Bien que ces deux dernières langues soient
parlées et comprises par beaucoup de ni-vanuatu, il était toutefois rare d’en
rencontrer de vraiment bilingues en dehors de la capitale. Cette situation
résulte du fait condominial d’avant l’indépendance où il existait deux systèmes
scolaires parallèles, l’une française et l’autre anglaise, mais sans aucune
école bilingue. Le bislama, parlé par tous, s’est naturellement imposé comme
langue de communication entre francophones et anglophones. Et c’est dans cette
logique qu’il fut proclamé Langue Nationale dans la Constitution de Vanuatu
signée le 5 octobre 1979 à Port-Vila.
3-
Du sabir au pidgin : à usage vertical
Dès le début du XIXème
siècle, les contacts plus ou moins réguliers avec les européens et les autres
peuples du Pacifique – baleiniers, santaliers, pêcheurs d’holothuries et autres
aventuriers des mers- ont amené les insulaires des Nouvelles Hébrides à
pratiquer le sabir alors utilisé comme langue d’échange avec un vocabulaire
réduit. Ce sabir, utilisé dans tout le Pacifique, n’était en fait parlé que par
ceux qui étaient en contact avec les étrangers.
Le
passage du sabir au pidgin plus élaboré s’est effectué dans les plantations du
Queensland où plus de 50.000 néo-hébridais avaient été envoyés pour y
travailler de 1863 à 1911. Ces néo-hébridais originaires d’îles différentes ont
été contraints, au début, d’utiliser ce sabir des mers du Sud pour communiquer,
d’une part, entre eux et, d’autre part, avec leurs employeurs.
Ce
sabir a alors été enrichi par l’introduction de plus en plus de mots anglais
que les australiens employaient pour s’adresser aux employés. Et, bien vite, ce
sabir est devenu un pidgin avec la langue anglaise comme langue-source.
4-
Du pidgin au bislama : à usage horizontal
Avec
le déclin des plantations du Queensland, les néo-hébridais furent rapatriés
mais pas toujours dans leurs îles ou villages d’origine (certains ne sachant
pas d’où ils étaient originaires). Beaucoup délaissèrent quelque peu le pidgin
des plantations pour se réapproprier leurs langues.
Le
développement de l’agriculture aux Nouvelles-Hébrides, au début du XXème
siècle, allait constituer un facteur important pour la survie puis l’essor du
pidgin. En effet, les colons planteurs eurent besoin d’une main-d’œuvre
importante. Ils recrutèrent donc en premier les travailleurs avec qui ils
pouvaient communiquer : les rapatriés des plantations australiennes ou
fidjiennes.
Au
fur et à mesure du développement économique du pays, les migrations internes
s’intensifièrent et l’utilisation d’une langue véhiculaire devenant une
nécessité, le pidgin se répandit rapidement à travers l’Archipel. Cependant,
éloigné de l’anglais, sa langue source première, le pidgin emprunta alors au
substrat mélanésien pour devenir le bislama, la langue de communication entre
les néo-hébridais.
Un
autre facteur non négligeable de l’expansion du bislama, fut l’édification
d’internats dans les différentes écoles de l’Archipel. En effet, ces internats
regroupant des élèves parlant des langues vernaculaires différentes, le bislama
devint la langue de communication dans la mesure où le français et l’anglais
étaient plus difficiles à maîtriser à l’école primaire. Le bislama alors leur
permettait de communiquer entre eux mais aussi avec les habitants des
communautés environnantes.
5-
Le bislama : langue nationale
En un demi-siècle environ, de 1920 à 1970, le
pidgin a connu une évolution considérable et est
devenu le bislama, la langue
véhiculaire des Nouvelles-Hébrides (par rapport au Pidgin des Salomons et du
Tok Pisin de la Papouasie), utilisant un lexique à base d’anglais sur une
structure grammaticale et syntaxique mélanésienne.
De
1970 à 1980, les partis politiques, les églises et la radio national ont
contribué à donner au bislama ses lettres de noblesse jusqu’à l’élever au rang
de Langue Nationale.
Et si
dans la capitale, le bislama subi une forte anglicisation – par l’élite
anglophone au pouvoir après l’indépendance- pour répondre aux exigences de la
vie moderne et s’adapter à la réalité socio-politique, dans le reste de
l’Archipel, la population parle encore un bislama calqué sur le substrat
mélanésien. Le monde rural a eu du mal pendant longtemps à suivre les nouvelles
sur les ondes de la radio locale et dans la presse écrite car le bislama
utilisé était à son goût trop anglicisé.
Après
l’évolution rapides des années 80- 90, le bislama tend à se stabiliser. Et
l’élite francophone utilise sans complexe le bislama anglicisé qu’elle a
longtemps combattu. Grâce aux migrations circulaires internes, à la presse
écrite et orale ainsi qu’à internet, le bislama est la langue véhiculaire par
excellence de Vanuatu.
Casimir RUNA